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Interview B.O : DON JUAN avec Serge Bozon, Benjamin Esdraffo et Mehdi Zannad

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Propos recueillis par Benoit Basirico - Publié le 22-05-2022




Avec DON JUAN (présenté à Cannes Première, au cinéma le 23 mai 2022), Serge Bozon adapte Molière avec des scènes chantées (par Tahar Rahim - chansons de Mehdi Zannad qui expriment le désarroi du personnage, un Don Juan triste, en deuil de son amour - mais aussi par Virginie Efira et Alain Chamfort), et l'orchestre tragique de Benjamin Esdraffo qui joue le lyrisme, la grandeur des sentiments, soutient la gravité d'un amour blessé, dans une dimension opératique, avec une instrumentation classique (orchestre, flûte, harpe... ).

Cinezik : Qu'est-ce qui vous a intéressé au départ dans le “Don Juan” de Molière ? 

Serge Bozon : C’était de faire quelque chose autour de la figure du séducteur, mais une sorte de séducteur inversé. Au lieu d'être cynique, il est sincère. Au lieu d'être manipulateur, et surtout conquérant, il a été abandonné. Donc c'est une version en crise de la masculinité liée à la figure du séducteur.

A quel moment, à l'écriture du scénario, vous êtes-vous dit que certains passages allaient être chantés ?

S.B : Le film a été conçu pour cela. Le projet du film est une “comédie musicale”, mais pas dans le sens classique, puisqu'il n'y a pas les codes du genre. En général, ce sont des moments musicaux de partage, une sorte d'euphorie collective, en tout cas de quelque chose qui se transmet. Ici, ce sont plutôt des moments où on plonge dans l'intériorité douloureuse des personnages. On est dans une inquiétude communicative, une manière de s'approcher d'une forme de chagrin.

Dans quelle mesure les compositeurs savaient précisément à quels endroits il y avait les chansons ? 

S.B : C’était écrit dans le scénario, les passages chantés étaient indiqués dès le début, et ces moments sont restés les mêmes jusqu’au bout. 

Mehdi Zannad, pour composer ces chansons, vous avez dû prendre en charge le récit, l'humeur du film, et le personnage ? Tahar Rahim, qui incarne ce Don Juan, a dû influencer votre musique ? 

Mehdi Zannad : On a tourné autour de la musique classique. Ce n'était pas de la pop, c'était la consigne, ni du Michel Legrand. Et donc évidemment, dès qu’on était trop dans nos tendances naturelles, on se faisait sanctionner par une remise sur l'ouvrage. 

S.B : L'idée était de déterminer un style musical, et je pensais qu'il ne fallait pas que ce soit de la pop. Je ne voulais pas non plus faire un opéra de Wagner qui exigerait des prouesses vocales aux chanteurs. C'était assez compliqué. Ça a mis beaucoup de temps pour trouver ce style intermédiaire que je ne sais pas comment qualifier. Ce n'est ni de la pop, ni de la musique classique, et pourtant l'orchestration est classique. On est parti du “Bel Canto” de Caruso, de Bizet (“Les Pêcheurs de perles”).

Il y avait donc des références pour guider les compositeurs ?

M.Z : Oui, il y avait aussi Bruckner. On essaie de lire dans les désirs de Serge et on trouve. C'est vraiment une alchimie à trouver.

Dans le passage du parlé au chanté, on n'entend pas de ruptures...

S.B : Benjamin Esdraffo a fait des arrangements de sorte à ce que les chansons se fondent avec le reste de sa musique pour le film. Il y a déjà une atmosphère musicale qui a été mise, plutôt lyrique, sombre, romantique, germanique, c'est pour cette raison qu'on accepte le caractère un peu lyrique, ombrageux, des chansons, c'est parce qu'elles ont déjà été préparées par le reste.

Benjamin Esdraffo : Effectivement, pour ma musique j’ai aussi écarté tout le côté pop. Serge avait effectivement deux grosses références qui étaient Bruckner et Mahler, pour le côté assez démentiel. Il y avait quatre-vingts musiciens, c'est quand même assez imposant. Il fallait malgré tout éviter le côté “grandes pompes”. Il y a un seul morceau qui est assez conquérant, l'air du mariage, pour les espérances du personnage au début. Mais tous les autres morceaux ont essayé d’atténuer le côté majestueux de l'orchestre par quelque chose de plus inquiet, ou de plus menaçant. C'était l'idée pour faire des choses plus frémissantes. 

Il y a de la harpe aussi...

B.E : Oui, assez régulièrement. Une harpe solo. 

On parlait de fluidité, de lien entre les chansons et les instrumentaux. Et il y a aussi parfois des ruptures où la musique s'arrête abruptement...

B.E : Je me souviens que pour certaines maquettes Serge voulait des pauses, qui ont été renforcées ensuite par le mixage. Mais ces interruptions étaient déjà dans la composition. 

S.B : Quand la musique s'interrompt brutalement, c'est aussi le plaisir de trouver des formes de relance, qu'on n'ait pas l'impression qu'on tapisse de musique pour que ça fasse joli. Quand une scène commence et que d'un coup la musique s'arrête, on se rend compte que ça va mal finir.

La musique est dans une dimension mentale. On est dans la tête de ce personnage...

S.B : Il croit voir partout la femme qu'il aime. On voit alors ce que le héros doit imaginer, avec des effets de flou, et la musique contribue à nous transporter dans ce monde imaginaire qui serait son mental. Le personnage de Tahar Rahim est clairement central. La musique joue forcément de sa solitude, et de son désarroi. 

L'autre enjeu avec des chansons dans un film, c'est évidemment quand elles doivent être interprétées par des acteurs qui ne sont pas chanteurs. Quel était le travail avec Tahar Rahim et Virginie Efira ?

M.Z : Virginie Efira avait déjà un peu chanté, elle avait donc des facilités. Et Benjamin lui a donné des cours pour le piano. Et j'ai donné des cours de chant à Tahar Rahim. Il fallait lui donner confiance, lui enlever la peur de chanter. Et il devait jouer en même temps, c'est fou comme challenge, c'est comme faire des cascades dangereuses. On voulait que ce soit dans la continuité de la voix parlée. On l'a encouragé à chanter comme s'il parlait, donc à oublier qu’il chantait. C'est dans ce sens qu'on a travaillé pendant des mois.

S.B : C'était en effet un gros challenge pour lui parce qu'en plus il avait tendance à avoir une voix tremblotante. Il s’est beaucoup investi. C'est un risque important. Beaucoup d'acteurs à sa place auraient eu peur du ridicule. 

Et à côté de cela, évidemment, il y en a un qui avait de la facilité, le chanteur Alain Chamfort, qui à l’inverse avait rarement joué un rôle aussi important. Il est vraiment impressionnant en comédien. Vous aviez déjà écrit des chansons pour lui? 

M.Z : Non, je ne le connaissais pas du tout, mais il a été très gentil. Il m'a juste demandé le placement du morceau. C'était un peu dur de savoir où il devait démarrer le chant. Comme dans une rêverie, il fallait un sentiment très flottant tout en étant très écrit. Il ne fallait pas qu'il se donne en impro, donc c'était un peu dur. Il a malgré tout amélioré la chanson en changeant un accord, il y avait un truc qui le dérangeait, il l’a changé. Il joue vraiment en chantant, sans surjouer Alain Chamfort, il est vraiment un personnage.

Quel est votre rapport au cinéma, vous qui êtes issue de la chanson? Quel est votre regard sur ce travail spécifique pour le cinéma? 

M.Z : Disons que je n'ai jamais fait de musique à l'image, comme Benjamin le fait. Je ne sais même pas si j’en serais capable. Mais je peux me projeter dans une histoire pour des chansons, comme quand je compose pour moi finalement. Il y a des images qui me viennent. Il y a la satisfaction de trouver quelque chose, et éventuellement la déception que ça ne passe pas. C'est le couperet. Au cinéma, ça passe ou ça casse. 

B.E : On a peut-être travaillé encore plus que d'habitude sur ce film, sur la question de la couleur notamment. On a eu l’idée de faire jouer le grand orchestre de manière un peu tamisée, parfois avec des sourdines.

S.B : Et ce n’est pas comme s'il avait fait toute la partition en ayant vu un montage terminé. Des thèmes étaient écrits avant le tournage, la partition a pu guider des choix de mise en scène. 


Propos recueillis par Benoit Basirico

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