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Ennio, le documentaire idéal qui évoque les ombres du Maestro Morricone

morricone,ennio-the-maestro2021091814, - Ennio, le documentaire idéal qui évoque les ombres du Maestro Morricone

par Benoit Basirico - Publié le 06-07-2022




Le cinéaste Giuseppe Tornatore a fait appel à Ennio Morricone pour la musique de ses films sans discontinuer depuis leur rencontre sur “Cinema Paradiso” (1988). Avec ce documentaire, il rend hommage au compositeur italien disparu le 6 juillet 2020. Leur proximité et leur amitié donne lieu à un documentaire d’une rare puissance, à la fois intime et instructif, évitant les pièges de l’hagiographie, n’écartant aucune polémique. Comme sur le divan, Morricone se confie, entre regrets, aigreurs, et reconnaissances. 

Ennio Morricone est le personnage central, il relate sa vie avec une grande sincérité (aux antipodes de l'image d'austérité qui lui a été attribuée), de son enfance à son Oscar. Il y évoque une activité qui fut au début ressentie comme une humiliation, en raison d’un professeur de musique exigeant qui ne comprenait pas qu’on puisse se contenter d’une commande, et sous le poids d’un handicap de classe (ne se sentant pas du sérail des autres camarades de conservatoire). Il a vécu longtemps son succès avec culpabilité. Aucun sujet n’est évité. Même ceux qui fâchent. Derrière les succès se cachent des ombres. Un père trompettiste strict qui veut passer le relais à son fils qui veut devenir médecin. Une étiquette “compositeur de westerns” qu’il a souhaité décoller. Une relation trouble avec Sergio Leone qui l’a empêché par jalousie de collaborer avec Stanley Kubrick sur “Orange Mecanique” (son grand regret). 

Le film entre dans son intimité. On le voit au travail, dans les coulisses de la création, dans son quotidien, errer dans sa résidence romaine, et même en train de faire des exercices physiques (parfois, de loin, on croit qu’une doublure a été filmée à sa place tellement certaines situations paraissent surréalistes). A travers son témoignage sous la forme classique de l’entretien (une sélection de propos à partir de 44h d'enregistrements), apparaissent d’autres artistes tels que Dario Argento ("C'était un mythe. Travailler avec Morricone, c'était arborer une médaille"), Joan Baez, Marco Bellocchio, Bernardo Bertolucci ("Je n'ai jamais connu un tel phénomène"), John Boorman, Brian De Palma, Clint Eastwood ("Sa musique était très novatrice. Elle était déjà moderne à l'époque, et elle l'est toujours"), Roland Joffè, Quincy Jones, Wong Kar-wai, Barry Levinson, Sergio Leone, Terence Malick, Bruce Springsteen, Oliver Stone, Quentin Tarantino, Paolo Taviani, Vittorio Taviani, John Williams, Hans Zimmer... Le documentaire équilibre les instants d'émotion et de drôlerie. On passe des larmes (lorsqu'il évoque son professeur, son père, sa femme Anna dont il écoute les validations même sans être musicienne, ou encore son hommage musical aux victimes du 11 septembre) aux rires (lors de ces scènes où on le voit fredonner les chansons en simultané avec l’orchestre et les images des films, ou imiter le cri du coyote qui l'a inspiré pour "Le Bon, la Brute et le truand"). 

A travers ce film, on parvient à saisir ce qui définissait le style Morricone, à capter sa personnalité d’artiste, à relever ses obsessions. Il a toujours souhaité tisser un lien indéfectible entre musique populaire et musique savante. Vers la fin du film, il évoque l'idée d'une convergence entre les deux. Il se définit comme un caméléon. Véritable décryptage de son style et de sa musique, ce film est aussi une leçon de musique de film. Toutes les grandes questions du travail de la musique de films sont abordées à travers lui. Il détaille même son écriture, ainsi que le rôle des instruments (la guitare pour les courses de chevaux, l'harmonica pour la voix du personnage...), et ses relations conflictuelles avec les réalisateurs (qui finissent par accepter des idées qu'ils ont d'abord déclinées). Il se dit contre la mélodie, mais que malgré tout, inconsciemment, celle-ci ressort au premier plan malgré lui. On comprend alors qu’il a révolutionné la musique de film un peu à ses dépens, lui qui ne prenait pas le cinéma trop au sérieux ("Je n'aurais jamais imaginé devenir un compositeur célèbre de musiques de film"), lui qui prenait toujours le contrepied pour éviter d’être dans l'illustration, grâce surtout à son grand talent d’écriture, à ses audaces instrumentales, et à sa capacité à laisser exprimer en toute circonstances ses émotions les plus enfouies, même pour des films secondaires. 

On peut malgré tout déplorer quelques manquements. Autant les questions abordées sont complètes, autant on regrette que le choix des films soit essentiellement italien. Aucun film français à l'exception du “Clan des siciliens”. Et pour les Américains, cela se résume à Oliver Stone, Quentin Tarantino, Roland Joffé et De Palma. Mais l’autre charme du film est qu’il s’agit d’un “Ennio” vu par Tornatore, son complice. Le regard qu’il lui porte est une émouvante déclaration. Comme avec le montage des scènes de baisers censurés dans "Cinema Paradiso", le cinéaste témoigne de son amour du cinéma à travers une de ses figures les plus emblématiques. 

Découvrir la liste complète des films & B.O présents dans le film.

Retrouvez notre Podcast (en 3 parties) consacré à Morricone :



par Benoit Basirico

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