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Brian De Palma et la musique
Cinéaste

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Si parmi les cinéastes encore en activité, un seul peut se vanter d'avoir collaboré avec les plus grands compositeurs de musique de film, c'est bien Brian De Palma. De Bernard Herrmann à Danny Elfman en passant par Ennio Morricone ou John Williams, les plus grosses pointures mondiales ont frappé à sa porte. Même du côté du rock, le maître est respecté, son film PHANTOM OF THE PARADISE étant considéré à juste titre comme l'un des opéra-rock les plus géniaux jamais réalisés. Tour d'horizon d'une carrière classieuse et mémorable, qui a toujours intégré la musique comme élément déterminant de la mise en scène.

La chance du débutant

Lorsque Brian De Palma s'intéresse à la musique de film, c'est d'abord et surtout en hommage à son maître spirituel, son mentor de cinéma : Alfred Hitchcock. Avec SISTERS (Soeurs de Sang) en 1973, il réussi à convaincre le grand Bernard Herrmann de mettre en musique ce long-métrage horrifique à l'époque où le gallio italien amorce une période de succès en Europe. Choisissant le classicisme à la modernité, il trouve néanmoins sa marque par un savoureux sens visuel et une mise en scène rapidement qualifiée de virtuose, aux mouvements de caméra complexes, évoquant le malaise intérieur des personnages plutôt que la violence des événements extérieurs. Brian De Palma se caractérise par une forme de chorégraphie, d'alliance entre musique et images qui berce le spectateur pour mieux le manipuler, créer un faux-semblant.

Une tendance qu'on retrouvera en 1976 dans CARRIE (son premier véritable succès, adapté de Stephen King), chronique adolescente malsaine mise en musique par l'italien Pino Donaggio, à ce jour le compositeur auquel il est resté le plus fidèle (7 films ensemble). On se souvient toujours de cette scène d'ouverture magistrale où une musique désuète illustre la première règle d'une adolescente pendant une scène de douche au ralenti. De Palma imprime sa marque de fabrique : un contrepoint fort, une musique dense et puissante, qui déroute et provoque un malaise. Il aura appliqué le même procédé auparavant avec OBSESSION (1976), sorte de remake fantasmé de VERTIGO (Sueurs Froides) : il retrouve une seconde fois Bernard Herrmann qui signe ici son ultime partition (il décède peu après), une musique sombre et complexe qui multiplie les fausses pistes, au coeur d'une histoire d'amour et de sosies... qui mène vers une forme de folie.

Un genre et une thématique qu'il retrouve en 1978 sur THE FURY (Furie). Qui peut alors succéder à Bernard Herrmann pour apporter l'intensité dramatique dont De Palma a besoin pour sublimer sa mise en scène ? Son chemin croise alors celui de John Williams, le compositeur le plus talentueux et demandé du moment (nous sommes en pleine folie STAR WARS). Le compositeur de Spielberg enregistre avec le London Symphony Orchestra un score baroque, magistral et outrancier pour THE FURY, dans la veine sombre et mélodique d'Herrmann. Une totale réussite - c'est pourtant parmi les partitions de John Williams les plus méconnues.

Au début des années 80, De Palma est lancé, et enchaîne les films à suspense : DRESSED TO KILL (Pulsions, 1980), BLOW OUT (1981) et BODY DOUBLE (1984), tous trois mis en musique par Pino Donaggio et qui se distinguent particulièrement pour leurs références (Hitchcock une nouvelle fois pour le premier et le troisième, et Antonioni pour le second) et une mise en scène toujours bercée d'une musique ample et mélodieuse qui provoque un léger malaise au coeur de l'intrigue.

La folie rock

Parallèlement à ces expériences de cinéma très classique et référencé, Brian De Palma a pourtant signé en 1974 un film qui ne ressemble à rien d'autre. Ou pourtant si, à plein de choses, mais agencées et montées de manière tellement géniale et fulgurante qu'il accouche alors d'un film choc aux ingrédients inédits : reprenant plus ou moins la trame du Fantôme de l'Opéra de Gaston Leroux, le mythe de Faust, ou encore Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, PHANTOM OF THE PARADISE raconte les mésaventures d'un chanteur-compositeur talentueux dont l'œuvre, une cantate intitulée "Faust", est volée par un producteur-star, Swan.

Entre comédie musicale, opéra-rock et tragédie aux accents mythologiques (évocation de la Belle et la Bête, du rapport artiste/muse, critique de la société de consommation, etc), Brian De Palma signe sans aucune doute son film le plus fou avec l'aide non négligeable de Paul Williams, compositeur, chanteur... et acteur du film (Swan). Les chansons sont toutes plus géniales les unes que les autres et De Palma s'affirme définitivement comme un grand metteur en scène de la musique, qu'elle soit diégétique (dans le film) ou extradiégétique (musique originale).

Brian De Palma retrouve le rock dix ans après, en 1983, sur SCARFACE (remake du film d'Howard Hawks), mettant encore à profit à la fois la musique originale et le rock pour leurs aspects spectaculaires dans la mise en scène.

Ainsi, le thème au synthétiseur de Giorgo Moroder marquera les esprits sur les images d'un Al Pacino mélancolique et ambitieux, tandis que les chansons entendues dans le film plantent le décor d'une époque, d'une société qui change. Cependant, alors que chez Scorsese la musique - essentiellement des chansons - évoque des éléments extérieurs aux protagonistes (une classe sociale, une époque), chez De Palma elle décrit toujours l'intériorité des personnages, leurs démons et leur folie.

L'âge adulte

Avec THE UNTOUCHABLES (Les Incorruptibles, 1987), Brian De Palma atteint une certaine légitimité publique grâce à un scénario policier haletant de David Mamet, une brochette d'acteurs de choix (Sean Connery, Robert De Niro, Andy Garcia et Kevin Costner) et un compositeur légendaire : Ennio Morricone. Ce sera la première de leurs trois collaborations. Alliant lyrisme et rythmes trépidants suggérant un suspense insoutenable, Morricone s'adapte parfaitement à la mise en scène minutieuse de Brian De Palma et signe l'un de ses scores les plus inspirés des années 80. Fort de ce succès, les deux bonshommes enchaînent avec CASUALTIES OF WAR (Outrages, 1989), film de guerre pour lequel Morricone signe une musique opératique, presque religieuse. Brian De Palma, avec un sujet fort et troublant (des soldats confrontés à la violence de la guerre du Vietnam) atteint également de son côté une forme de maturité, pas seulement visuelle, mais narrative. Il n'arrêtera cependant jamais d'expérimenter de nouvelles manières de filmer, de placer la caméra, de dynamiser une séquence, ses derniers films étant d'ailleurs plus souvent prétexte à mise en scène qu'à raconter une bonne histoire...

En 1990, Brian De Palma tourne Le Bûcher des Vanités avec Tom Hanks, Melanie Griffith et Bruce Willis, où l'on retrouve son goût pour une image fragmentée (décors géométriques - commes les escaliers qui deviennent un décor récurrent dans son cinéma - lumière découpant l'espace, split-screen), des mouvements de caméra audacieux et une musique utilisée de manière opératique (l'univers boursier dans lequel évolue le personnage de Tom Hanks est illustré d'une cantate). Dave Grusin signe la musique de cette comédie cynique plutôt réussie. Brian De Palma renoue ensuite avec Pino Donaggio en 1992 sur RAISING CAIN (L'Esprit de Caïn), thriller psychologique qui déçoit par une écriture approximative : le cinéaste lui-même reconnaît avoir manqué d'inspiration sur ce film.

Il finit par retrouver ses grands jours - ainsi que Al Pacino - avec CARLITO'S WAY (L'Impasse) en 1993. Sorte de "compilation" de ses précédents films et de ses obsessions de cinéaste (entre Scarface et Les Incorruptibles), le film n'apporte rien de nouveau au cinéma de Brian De Palma mais reste une grande leçon de mise en scène et de performance d'acteurs (avec notamment Sean Penn dans un beau rôle de pourri). Pour ce polar écrit par David Koepp, De Palma convoque l'anglais Patrick Doyle à la musique (compositeur jusqu'alors essentiellement fréquenté par Kenneth Brannagh), qui signe un somptueux score opératique et élégiaque pour un film qui marquera une nouvelle reconnaissance de Brian De Palma envers la critique, notamment européenne, qui redécouvre la virtuosité de sa mise en scène.

Cependant, L'Impasse est un semi-échec commercial. Brian De Palma change de registre et se voit alors confier la mise en scène du premier volet d'une puissante franchise d'action dirigée d'une main de fer par un Tom Cruise plus "bankable" que jamais : MISSION: IMPOSSIBLE.

Maniant le suspense avec maestria et filmant les scènes d'action avec virtuosité, De Palma parvient haut la main à remplir son contrat de cinéaste de divertissement de luxe. On y retrouve pourtant quelques unes de ses obsessions, comme les faux-semblants, et une forme de suspense qu'il affectionne beaucoup (la scène d'intrusion dans la salle de l'ordinateur reste un vrai tour de force cinématographique). La musique est aussi un terrain de prise de risque : Danny Elfman est engagé pour composer la bande originale, alors même qu'il n'a aucune expérience du blockbuster (hormis avec Tim Burton sur les deux premiers Batman). Malgré tout, Elfman s'en tire également avec les honneurs en signant une partition orchestrale complexe et bien construite, qui marque les débuts de son style d'action (qu'on retrouvera plus tard dans Spider-Man).

Les nouvelles recherches

Avec SNAKE EYES en 1998, Brian De Palma retrouve le goût de l'expérimentation visuelle et son sens du spectacle avec un film policier mettant en scène deux personnages (Nicolas Cage et Gary Sinise) qui se poursuivent le temps d'une nuit en huis clos. Le plan-séquence d'ouverture du film, dans les coulisses d'un match de boxe, est le principal tour de force du film. Pourtant, si Brian De Palma ne semble signer ici qu'un exercice de style, la manière de filmer certaines scènes et de monter les séquences invitent à une réflexion sur le regard, thème qu'il approfondi encore dix ans après, notamment dans REDACTED. La bande originale est confiée au japonais Ryuichi Sakamoto qui compose une musique également assez réflexive.

En 2000, Brian De Palma s'offre un film de science-fiction ambitieux avec MISSION TO MARS, qui a pour sujet une mission spatiale vers Mars en 2020. Si pour certains le film est une vraie réussite visuelle et même sensitive (De Palma réussi pleinement à retranscrire visuellement les sensations d'apesanteur), l'histoire dérive au fur et à mesure du métrage vers une parabole mystique un peu confuse, voire mièvre. Le propos profondément spirituel du film séduit Ennio Morricone qui signe une musique orchestrale sublime, qu'on pourrait croire comme touchée d'une grâce divine, avec des sonorités cristalline et des envolées symphoniques stupéfiantes. Un grand score qui cependant, selon qu'on apprécie la direction du film ou pas, appuie largement le propos de Brian De Palma, sublimant ou plombant - au choix - ses images.

En 2002, De Palma retrouve Ryuichi Sakamoto sur FEMME FATALE, thriller policier qui déçoit une partie de ses fans comme la critique. Il revient finalement en 2006 avec THE BLACK DAHLIA (Le Dahlia Noir), adaptation d'un célèbre roman du maître de la littérature policière américaine, James Ellroy. Brian De Palma convoque pour l'occasion le compositeur Mark Isham, tout juste sorti de Collision de Paul Haggis (Oscar 2005 du meilleur film), pour ce film noir à l'ancienne censé rappeler Les Incorruptibles. Hélas, la mise en scène du maître n'est plus que l'ombre d'elle-même et si une fois de plus De Palma réussi quelques scènes-clé (comme cet assassinat dans des escaliers en spirale), il échoue au niveau de la narration avec un découpage confus qui ne fait pas honneur au roman d'Ellroy. Isham de son côté sauve les meubles avec une belle musique de film noir à l'ancienne, plutôt inspirée, probablement à ce jour l'une de ses meilleures.

Finalement, Brian De Palma revient en 2008 avec un nouveau film-choc, presque un film événement : REDACTED, qui fait sensation au Festival de Venise 2007 où il remporte le Lion d'Argent de la mise en scène (récompense étonnante quand on connaît l'expérience du maître dans le domaine !). Pour la première fois de sa carrière, Brian De Palma réalise un film sans musique originale ! REDACTED n'en est que plus percutant : à la manière d'un reportage, on suit la vie quotidienne de soldats américains envoyés en Irak pour "maintenir la paix" au travers de séquences vidéos présentées comme étant filmées par un des soldats, comme un journal de bord. Jusqu'au jour où certains d'entre eux décident d'organiser un viol de civil irakienne. De Palma s'inspire ici d'une histoire vraie qui rappelle le sujet de son film Outrages qui se déroulait pendant la guerre du Vietnam. Au coeur de ce procédé de télé-réalité, qui évoque aussi la prise de note journalière de la vie quotidienne comme sur un blog, mais en images, viennent s'imbriquer des extraits d'un documentaire français évoquant le contexte politique et social de l'Irak occupé. Ainsi, Brian De Palma met progressivement en place une puissante réflexion sur le pouvoir de l'image, ses capacités de manipulation, ses mises en abîme, avec un film choc troublant au montage savamment orchestré de main de maître par un as de la mise en scène. Brian De Palma prouvant une fois de plus, bien au-delà de dénoncer un crime ou une idéologie, qu'il est un des plus grands connaisseurs actuels du cinéma, cet art subtil et complexe qui nécessite d'assembler des images en mouvements et de les associer ou non à du son.

Au cours d'une brillante carrière - de près de 30 ans - où il a collaboré avec les plus grands comédiens, les plus grands scénaristes et les plus grands compositeurs de cinéma, Brian De Palma prouve avec REDACTED qu'il peut aussi s'affranchir de comédiens professionnels, de scénariste et même de compositeur pour renouveller encore son cinéma. Du grand art, on vous dit.

En 2012, Brian De Palma retrouve l'italien Pino Donaggio pour la production française PASSION avec une partition romantique, aux cordes amples, correspondant à la sensualité des personnages et à leurs désirs, tout en noircissant le tableau pour faire évoluer le film vers le thriller. Le cinéaste convoque dans ce film un ballet de Debussy (L'après-Midi d'un Faune). C'est en split screen que nous entendons et voyons ce ballet pendant que le crime a lieu. 

 

Sylvain Rivaud et Benoit Basirico
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