Interview B.O : Irène Drésel, nommée aux Lumières et aux César, pour À PLEIN TEMPS de Eric Gravel

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Propos recueillis par Benoit Basirico (par téléphone)

- Publié le 23-12-2022




Irène Drésel est nommée à la meilleure musique pour les Prix des Lumières 2023 et pour les César 2023 pour sa partition du film À PLEIN TEMPS de Eric Gravel (sorti en mars 2022), chronique sociale avec Laure Calamy. Artiste de musique électronique, elle signe là sa première BO  avec une partition sensorielle au service du quotidien stressant du personnage féminin central, à partir de pulsations continues soumises à de discrètes fluctuations. Cette musique électronique répétitive s’accorde parfaitement avec l'intériorité du personnage.

Cinezik : Vous êtes nommée aux Lumières de la presse internationale, on vous imagine ravie de cette nomination ?

Irène Drésel : Oui, ça fait vraiment plaisir de voir que le travail est récompensé. Enfin, il est juste nommé, mais d'être en tous cas mis en lumière, c'est le cas de le dire, c'est super.

Vous êtes surprise, dans la mesure où le cinéma est pour vous une découverte ? Vous êtes une artiste de musique électronique qui a produit deux albums, un premier "Hyper cristal" en 2019, un deuxième "Kinky Dogma" en 2021, c'est donc votre première BO... 

I.D : Effectivement c'est une surprise. J'ai l'impression qu'avec ce film on va de surprises en surprises . Le film a eu beaucoup de reconnaissance, de succès, de prix. C'est le fruit d'un travail d'équipe. Il y a la musique, mais aussi le jeu de l'actrice, Laure Calamy, qui est extraordinaire dans le film, et le montage aussi. Le montage image est très fort. C'est cet ensemble qui fait que le film est remarqué, c'est super, surtout pour un film comme ça.

Vous êtes donc une artiste de musique électronique. C'est votre première BO. En revanche, l'image n'est pas étrangère à votre travail puisque vous avez fait des études artistiques aux Beaux-arts de Paris, à l'école des Gobelins, vous avez ainsi eu une carrière d'artiste plasticienne, de photographies, vidéos, performances. Donc finalement, vous aviez déjà fait le lien entre musique et aspect visuel ?

I.D : Effectivement, je viens de l'image. Je me suis ensuite engouffrée dans un parcours musical. Mais pour moi l'image n'est jamais dissociée. Faire de la musique à l'image comme pour ce film, c'est un peu comme si la boucle était bouclée. Le son s'accompagne toujours pour moi forcément de l'image. C'est vrai que j'étais aux Beaux-Arts et aux Gobelins. J'ai décidé de faire du son parce je sentais qu'il me manquait quelque chose au fond de moi pour être totalement accomplie. J'adore faire des parallèles entre les musiques et les images, tous mes morceaux ont leurs clips associés et rien n'est laissé au hasard. Tout est réfléchi dans une cohérence globale.

On parle d'image, justement vous êtes intervenue sur le projet A PLEIN TEMPS entièrement monté. Vous avez travaillé à partir de l'image ?

I.D : Oui, le film était entièrement monté. Il restait encore des calages de montage. Quand j'ai visionné le film, il marchait déjà très bien comme ça. J'ai été assez bouleversée par le film juste comme ça. Puis j'ai travaillé sur l'image, avec les séquences. Il y avait un tableau Excel qui permettait de savoir où est-ce qu'il fallait mettre du son, sur quelle scène, à partir de quand, jusqu'à quand. Telle scène devait avoir du son, telle scène ne devait pas en avoir. C'était très très précis. Je me suis laissée ensuite porter par les images du film pour y déposer ma musique.

Est-ce que vous vous êtes confrontée à certaines contraintes ou alors au contraire d'intervenir à la toute fin vous a permis une certaine liberté ? 

I.D : J'avais une semi-liberté en fait, parce que j'ai quand même répondu à l'attente d'Eric Gravel, le réalisateur, qui avait une idée bien précise de la musique qu'il souhaitait sur ce film. Il avait des mots, il m'a décrit ce qu'il avait dans la tête et dans le cœur. J'ai ensuite essayé de comprendre ce qu'il avait envie d'entendre et de ressentir pour ce film, et à partir du moment où on s'est compris j'étais libre de proposer beaucoup de choses. C'était vraiment un travail à deux, à quatre mains. Il y avait certaines scènes où je proposais un son et il le mettait sur une autre scène où ça marchait mieux. On a avancé tous les deux main dans la main. C'est un travail à deux à la fois dans la contrainte et dans une grande liberté. C'est quand même très différent de ce que je fais d'habitude sur mes albums. A un moment, Eric me dit qu'il ne veut pas de percussions ni de mélodies, pas de batterie quoi, alors qu'il n'y a aucun de mes morceaux qui n'en ont pas. Il y a un moment où je me suis demandé pourquoi il m'avait choisie pour cette BO qui aurait peut-être correspondu à d'autres artistes. Je ne voulais pas imposer mon style qui est beaucoup plus lumineux, la musique du film est quand même très anxiogène. Mais je pense aussi qu'elle a un côté mélancolique que l'on retrouve dans certains de mes morceaux. 

Vous vous éloignez un peu de ce que vous pratiquiez au départ et à la fois cette musique demeure toujours électronique, persistante, elle fonctionne à l'image pour le personnage. C'est une partition sensorielle. Vous semblez portée par le rythme du personnage, dans son quotidien stressant. C'est bien cela qui vous a guidée ?

I.D : Ce sont les images qui m'ont guidée. C'est le jeu de l'actrice, le montage. J'ai essayé d'épouser au maximum tout ça mais aussi de le transcender, pour aller dans le sens du film, ne surtout pas le desservir, ne pas l'écraser. C'est très sensible. La musique peut foutre en l'air un film.

Malgré l'absence de percussions, cette partition est quand même de l'ordre de la pulsation. Nous sommes portés par le rythme du personnage. Nous sommes avec son stress, dans un sentiment d'urgence, dans une dimension presque cardiaque...

I.D : Cette musique est imaginée comme le flux sanguin de Julie, son mental, son moi intérieur. C'est son rythme à elle, qu'elle a dans le sang, dans le cœur, jour après jour. Ce n'est pas un air qu'elle fredonne, ou une musique qu'elle a en tête, mais c'est ce qu'elle ressent. C'est le flux sanguin, le nombre de battements par minute, le stress qu'elle ressent au quotidien quand elle ne se pose jamais, si ce n'est dans les transports en commun le soir quand elle est enfin assise et qu'elle regarde les paysages défiler par la fenêtre du train. C'est une musique intérieure, ce n'est presque pas une musique de film. 

C'est une musique intérieure, il y a ce flux continu où on est vraiment avec le personnage qui ne s'arrête jamais d'être en action, mais aussi la musique a une dimension narrative dans la mesure où elle semble aussi chapitrer le récit. C'est une chronique sociale qui dure une semaine, avec Julie, et la musique est aussi découpée par journée. 

I.D : Les morceaux ont d'ailleurs comme titre les journées (lundi matin, lundi soir, mardi matin...), sur neuf jours. On souligne ainsi que chaque jour de son quotidien se répète.

Il y a aussi cette notion de répétition par le placement musical . Cette musique s'absente et revient, comme un cycle, il y a l'idée de reprise, l'idée de quelque chose qui se répète. Et il y a aussi une évolution, de plus en plus on arrive vers une légèreté, comme pour marquer une libération du personnage.

I.D : Oui, avec un moment fort du film, alors qu'elle perd son badge - elle travaille dans un hôtel. On est dans cette routine avec des accidents, et une évolution qui suit cette semaine, ce défilement de jours . C'est vrai que c'est presque un travail conceptuel, une musique journalière, tout a été pensé comme ça.

Dans cette volonté de chronique sociale, on pourrait comme chez les Dardenne par exemple se dispenser complètement de musique pour avoir le réalisme du personnage, à la Rosetta, alors que là, la musique crée de la tension, on est même parfois dans un film angoissant, on a rarement vu un Paris aussi anxiogène... C'était facilement accepté par le réalisateur que votre musique apporte au film cette dimension-là ?

I.D : Eric Gravel (un réalisateur franco-québécois) a aussi des références qui lui viennent des Etats-Unis. Il n'est pas dans le consensus, dans la demi mesure, il voulait quelque chose de fort tout en ayant quelque chose de juste.

Dans cette idée d'un Paris anxiogène, il y a aussi un lien entre la musique et des éléments de la bande son, notamment lorsque Julie (Laure Calamy) est dans le train, la musique est comme là pour se substituer aux bruits environnants, est-ce que la bande son vous a aussi inspirée ?

I.D : Oui, c'est une musique qui épouse le film. Par exemple, à un moment elle klaxonne dans le camion qu'elle a loué. Quand elle est en train de klaxonner, la musique arrive sur la même tonalité, comme un prolongement du son. 

Votre instrument, c'est l'ordinateur, un logiciel particulier, ou vous avez un clavier, qu'on puisse vous imaginer au travail ?

I.D : Je travaille avec très peu de choses. C'est l'ordinateur, avec un synthé virtuel. J'en utilise très peu, et ensuite j'ai un clavier midi qui permet de commander les sons générés par les logiciels. Pour moi, "less is more", j'essaie de faire avec ce que j'ai, avec le moins possible, et tirer le meilleur du peu, c'est une manière d'être libre. 

Et en termes de références, d'inspiration, est-ce que vous aviez d'autres BO en tête ? 

I.D : Il y avait quelques références proposées par le réalisateur. Mais j'écoute très peu de techno, j'en ai beaucoup écouté il y a longtemps mais maintenant que c'est mon métier, j'en écoute peu. Je vais plutôt écouter des musiques qui n'ont rien à voir, comme la musique thaïlandaise, des choses qui ne vont pas m'influencer. C'est ma manière d'être neutre et instinctive. Je ne veux surtout pas répondre à une mode ou à une attente particulière. Je ne suis pas quelqu'un qui regarde non plus beaucoup de films. j'en regarde quelques-uns, mais je choisis vraiment ce que je regarde, je ne dévore pas des films. Je préfère rester un peu vierge sur ce qui a été fait. J'ai toujours été comme ça. Même à l'époque quand je faisais de la photo, j'avais des camarades qui passaient leur temps à la bibliothèque à regarder les travaux des autres photographes. J'ai vite arrêté de le faire, sinon tout a été fait, je trouve que c'est la meilleure manière d'être découragée. 

Et maintenant que vous avez fait votre entrée dans la musique de film, sans faire de mauvais jeu de mots, est-ce que vous êtes prête aujourd'hui à devenir une compositrice de films à plein temps ? 

I.D :: Oui, je serais prête. Après, j'ai toujours la scène qui pour le moment est loin de s'arrêter, c'est quelque chose de très lourd, de très fort aussi. Mais cette première expérience est tellement belle que je suis prête à la renouveler avec un autre réalisateur. Après, ce sont des rencontres. Demain est un autre jour, on verra où tout cela m'emmène.    

Propos recueillis par Benoit Basirico (par téléphone)

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