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Le maestro Ennio Morricone est mort, compositeur dont le seul nom évoquait pour la planète entière la musique de film
#Disparition

Benoit Basirico & Julie Issartel - Publié le 06-07-2020
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La musique de film est en deuil. Elle perd son plus illustre représentant. Le compositeur italien Ennio Morricone est mort à l'âge de 91 ans dans la nuit du 5 au 6 juillet 2020, lauréat d'un Oscar d'honneur et d'un Oscar pour "Les Huit Salopards" de Tarantino. Ses partitions pour Sergio Leone et ses westerns spaghetti sont entrées dans la légende. La puissance de Morricone est de s'être toujours mis au service des films, en s'effaçant parfois à son profit, ce qui fait de lui le plus grand serviteur du cinéma, et à la fois en instaurant une empreinte musicale durable, par la force de ses mélodies et la singularité de ses instrumentations. Compositeur exigeant et savant, capable d'expérimentation, de dissonances, d'une écriture orchestrale précise, il savait aussi toucher le coeur du grand public, il pouvait flirter avec des styles populaires, le jazz ou la chanson. Morricone, il était tout ce que la musique de film pouvait incarner. Il était le lyrisme et la retenue, la symphonie et la note tenue, le motif répétitif et le developpement mélodique, l'horreur et la comédie, le soutien et le décalage. Il était capable d'alterner les cinéastes et les genres très différents, allant jusqu'à une vingtaine de projets rien que l’année 1968, sans rogner sur la qualité. Il était intransigeant (il refusait par exemple les musiques temporaires destinées à être imitées). Il fut le premier à intégrer dans ses partitions des voix, sifflements et bruits divers (détonations, fouet, cloches). Il travaillait en France, en Italie et aux USA. Il collaborait avec des cinéastes majeurs comme Brian De Palma, Pier Paolo Pasolini, Bernardo Bertolucci, Terence Malick, Pedro Almodovar, Yves Boisset, Roland Joffé, John Huston, John Boorman, Dario Argento... et il continuait de travailler avec Giuseppe Tornatore (rencontré en 1988 sur "Cinema Paradiso"). Sa méthode était de discuter avec les réalisateurs avant qu'ils ne tournent et tout était composé et enregistré avant le démarrage du tournage. C'est ainsi que sa musique se trouvait être diffusée sur le plateau de "Il était une fois dans l'Ouest" pour conditionner le mouvement d'un duel. Dans ce même film, il pouvait à merveille caractériser un personnage. Dès le scénario, l'homme à l'Harmonica avait son thème. (Benoit Basirico)

Quelques témoignages issus de nos Interviews : 

• Le réalisateur français Christian Carion qui a fait appel à lui pour son récent film de guerre "En Mai fais ce qu'il te plait" (2015) disait de lui  : "Morricone est pour moi plus qu'un compositeur de cinéma, c'est LE cinéma. Il est dans l'ADN mondial du cinéma, de par tout ce qu'il a fait depuis tant d'années. C'est là qu'est sa force, sa musique EST du cinéma, il n'y en a pas beaucoup qui sont dans cette catégorie. On l'écoute et on est au cinéma. Il sait faire ça.(dans notre entretien )

• Le compositeur ROB (Maniac, Belle épine, Papicha) avoue que la musique de Morricone est une de ses influences : "Ennio Morricone est évidemment un maître qui m'accompagne depuis l'enfance. C'est une des premières musiques au cinéma qu'on entend enfants sans se rendre compte de l'importance qu'elle peut avoir dans nos coeurs. "Mission" est sa musique qui m'a traumatisé quand j'étais enfant, et le thème de hautbois faussement interprété par Jeremy Irons quand il est seul dans la forêt est un thème qui m'accompagne encore aujourd'hui, que je cite malgré moi très souvent." (Entretien complet)

• Le compositeur Mathieu Lamboley a pu rendre hommage à sa musique dans "Le Retour du héros" : "Ce compositeur a un univers tellement marqué et fort qu'on ne peut pas passer à côté de tout ce qu'il a inventé en terme d'orchestration." (Entretien complet)

• Le compositeur Nicolas Godin (Virgin Suicide) : "La principale influence de AIR était depuis le début la musique de film. Il y a "Le Bon la brute et le truand" que j'ai vu sur les Grands Boulevards à Paris. La musique de Ennio Morricone me restait en tête pendant tout le trajet de retour en voiture, elle me rendait fou ! ". (Entretien complet).

• L'islandais Atli Örvarsson : "Ennio Morricone est la raison pour laquelle je me suis lancé dans la composition de musique de film. J'ai été très touché par son travail et je connaissais bien sa musique des westerns Spaghetti que j'écoutais étant enfant. J'ai essayé de reproduire cette musique et j'ai réalisé à quel point il avait du génie."  (Entretien complet).

Morricone en 3 points

par Julie Issartel

Une oeuvre colossale

Ennio Morricone a commencé à composer pour le cinéma à partir des années 60, et a depuis offert quelques 500 partitions à une pléiade de réalisateurs de renom : Gillo Pontecorvo, Pasolini, Bertolucci, Brian De Palma, Roman Polanski, Warren Beatty, Adrian Lyne, Oliver Stone, Margarethe Von Trotta, Quentin Tarantino ou Pedro Almodovar pour ne citer qu'eux. Mélodiste hors du commun, son imagination musicale semblait infinie. Il façonnait les ambiances et les atmosphères avec une facilité déconcertante : des mélodies à la fois lascives et inquiétantes composées pour Dario Argento aux synthétiseurs énigmatiques de The Thing, le compositeur savait s'adapter aux différents univers en jouant sur les timbres, les mélodies, ou les rythmes. L'orchestre et surtout la voix étaient pour ainsi dire ses muses. Pas besoin de paroles, le chant envoûtant et mystérieux d'une voix féminine suffisait, la magie opérait. Des contours mélodiques simples mais efficaces, tel était finalement la marque de fabrique du compositeur. Il est indéniable que le compositeur avait imposé un style, son style. L'oeuvre de Morricone a beau être emblématique des années 1960-70, il n'en reste pas moins que sa musique a traversé les styles et les époques au point de devenir une référence intemporelle. Tout ce qui fait sa grammaire musicale, ses mélodies, son utilisation de l'orchestre, l'ont hissé en véritable figure tutélaire de la musique de film. Et pourtant, ce n'est qu'à l'âge de 87 ans que le compositeur a été enfin primé par un Oscar en 2016, pour la bande sonore des Huit salopards de Tarantino, après avoir reçu un oscar honorifique pour l'ensemble de sa carrière en 2007 ...

Le goût de l'absolu

Mais le compositeur est allé au-delà de l'univers de la musique à l'image. On oublie trop souvent qu'Ennio Morricone a eu une formation de musicien (de trompettiste pour être exact) à la Santa-Cecilia de Rome avant d'être compositeur. Cela lui a permis de rencontrer le répertoire classique et la musique de concert, dont il ne s'éloignera jamais vraiment. Sa musique absolue, comme il l'appelait, était une partie certes minoritaire, mais non moins puissante de son oeuvre. Parmi ses plus grandes œuvres peuvent être citées le Concerto per Orchestra n.1 (1957), Cantata per L'Europa (1988), Ombra di lontana presenza (1997), Voci dal silenzio (2002), Sicilo ed altri frammenti (2007), ou Vuoto d'anima piena (2008). Elle nous a largement montré que Morricone n'avait pas besoin du cinéma pour créer des univers. La musique lui suffisait pour susciter des images fugaces, évoquer l'insaisissable. Rendre hommage à Ennio Morricone, c'est aussi le considérer comme un compositeur à part entière, comme un sculpteur d'imaginaire, créant tant pour l'amour du septième art que pour celui de l'absolu.

Un compositeur de la vitalité musicale

Ennio Morricone fut un des compositeurs de musique de film les plus connus et le plus appréciés. Il est difficile d'expliquer précisément une telle renommée. Peut-être la personnalité si particulière du compositeur a participé au mythe. Intimidant et réputé irascible, il incarnait en effet la figure à la fois fascinante et géniale du maestro inspiré. Il appartenait à une génération de compositeurs qui laissaient une grande place à la poésie et à la passion dans leur discours musical. Mais à la différence de ses comparses, il a réussi à mettre en musique la vitalité du 7ème art, et incarner la fureur de vivre qu'a connu l'Italie des années 60/70. Lui qui au tout début de sa carrière utilisait des noms de scène aux consonances anglo-saxonnes pour trouver du travail, Ennio Morricone a finalement réussi à faire de cette manière d'être musicale un atout. Il a en effet importé le lyrisme de la tradition musicale italienne dans la musique de film. Il amenait par touches des références à la musique symphonique, ou à l'opéra, sans que cela ne l'empêche d'être tout aussi à l'aise avec des musiques plus pop, jazz ou électroniques. Ennio Morricone s'était ainsi fait passeur musical, effaçant les barrières entre musique savante et musique populaire, musique de film et musique de scène. Il n'y avait plus que sa musique, et l'image sur laquelle elle se déroulait.


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Ennio Morricone


Benoit Basirico & Julie Issartel - Publié le 06-07-2020

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